Pierre Fauret (fr)

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ATW Artist Talk est une série en cours d’entretiens avec des artistes avec lesquels nous avons travaillé. Chaque conversation s’articule autour de différents thèmes liés à la pratique de l’artiste interviewé et est accompagnée d’images de son travail ou de séquences vidéo.

Pour le deuxième volet de notre série d’entretiens, nous avons eu le plaisir de nous entretenir avec l’artiste visuel toulousain Pierre Fauret.

Pierre Fauret : Histoires d’hybrides – des humains & des animaux

La pratique diversifiée de la sculpture et du dessin de Pierre s’appuie sur des techniques fluides pour réimaginer les traits et les récits humains dans des formes animales en combinant de manière ludique une approche hybride et expérimentale de la création, des matériaux et de la narration visuelle.

Interview réalisée par Art Talk Write en juin 2021.

ATW : Vous vous décrivez comme un raconteur d’histoires – expliquez-nous ce terme et comment il se matérialise dans votre pratique.

PF : En fait, ce qualificatif a été récemment employé par une amie et je l’ai adopté. Dans « raconteur d’histoires », je vois un parallèle avec l’écriture et ça me plait de m’imaginer comme un auteur de nouvelles ou de contes visuels. Et pour cela, il me faut d’abord un appui concret : un objet, une matière, une œuvre précédente, l’image d’un animal…que je vais mettre en relation, confronter, abandonner puis reprendre, dans un processus plus ou moins rapide et parfois incertain. Ce sont des dessins annotés, des collages, des photos, des modelages, qui vont engendrer des personnages et des mises en situation liés à ce que je vis, au monde tel que je le perçois. “Lorsque j’ai une idée c’est l’image de l’idée qui me vient et pas le sens”: cette réflexion de l’artiste italien Maurizio Cattelan me parle beaucoup, mais je vois tout de même que le sens est déjà là, encore timide. Il va s’affirmer en faisant, l’idée est tirée dans une certaine direction par le travail de la main, c’est un mécanisme essentiel pour moi, où les « accidents » qui peuvent se produire jouent souvent un rôle déterminant. L’histoire finale faite d’histoires particulières va se cristalliser dans le lieu d’exposition, c’est l’étape du montage final et de la projection publique si je m’amuse à glisser vers une métaphore cinématographique !

Apparition-Disparition, 2020
crayons gras, mine de plomb et pierre noire sur papier, 21 x 29,7 cm

ATW : Comment avez-vous commencé à vous intéresser aux parallèles entre les humains et les animaux ?

PF : Il y a d’abord eu la figure répétitive de la série Mouton (1998 – 2000), qui me permettait de commenter certains aspects de notre société tout en esquivant une confrontation trop directe à la figure humaine. Mais j’ai vraiment franchi le pas à partir de 2002 avec la série des Hybrides (2002-2004), en créant, à partir de moulages ou d’agrandissements de parties de mon corps, un bestiaire fantastique où humain et animal sont pris, comme figés, au moment crucial où la métamorphose se produit. Pour le coup, on est plus dans la fusion que dans le parallèle ! On peut bien sûr voir dans l’exemple de la grande main-crocodile – Crocodilus fessus maximus (2004) – une référence à notre part animale, une allusion à ce que nous ne contrôlons pas – nous qui voulons tellement tout contrôler – les pulsions qui nous échappent et peuvent nous dominer, ces désirs enfouis qui nous font peur mais que nous avons malgré tout très envie d’aller explorer.

Crocodilus fessus maximus, 2004
cire colorée et huile sur armature, œil en résine transparente peinte, 250 x 66 x 46 cm

ATW : Et comment ces deux mondes interagissent-ils dans votre pratique ? En particulier, pouvez-vous développer l’utilisation que vous faites des animaux pour commenter la société et le comportement humain ?

PF : Je considérerais plutôt qu’il n’y a qu’un seul monde avec un destin commun (pour employer de grands mots), dont font également partie le végétal et le minéral.

Est-ce que « j’utilise » les animaux ? Est-ce que « je me sers d’animaux pour instruire les hommes » comme disait La Fontaine ? Ce serait bien prétentieux de ma part, aussi vais-je simplement vous raconter la genèse de l’œuvre Polarité (2020). Tout commence avec la découverte, dans une vieille maison familiale, de deux serre-livres en forme d’ours blancs : ils me donnent envie de chercher des romans dont les titres comporteraient forcément le nom d’un animal sauvage, comme un zoo de papier blotti entre eux deux. Ma liste s’est cependant très vite élargie, rendant compte à sa manière de notre monde actuel, tous les volumes ayant été pris dans ma bibliothèque, déjà lus, parfois relus, ou encore à lire. A l’arrivée, ne subsiste entre les deux ours qu’une banquise suspendue, balafrée par la corrosion, au-dessus de laquelle les livres expriment leur rémanence dans une longue bande colorée et floue, semblable à une empreinte chromatographique. Et c’est ainsi que je me retrouve, presque surpris, avec une œuvre qui parle à la fois du changement climatique, de la disparition de certaines espèces, mais évoque aussi l’éventuel effacement du livre tel que nous le connaissons.

Polarité, 2020
panneau de styrofoam fixé au mur, serre-livres en céramique, résine acrylique, 200 x 60 x 26 cm
au dessus : tirage numérique sur Dibond, 148 x 40 cm

ATW : Y a-t-il des histoires, des thèmes ou des animaux récurrents dans votre pratique ? Si oui, quels sont-ils et quelle est leur signification pour vous ?

PF : Oui, il y a des animaux récurrents et emblématiques: le loup (voir les images ci-dessous), l’ours, le lion, l’éléphant, le cerf, l’oiseau aussi en ce moment. Ce sont des animaux bien définis dans l’imaginaire collectif, malheureusement trop souvent par des clichés et idées reçues. Ils sont les éléments de mon langage, mais avant tout des complices, des « amis » choisis, qui me fascinent depuis l’enfance et mes premiers modelages. C’est sans doute en raison de cette « amitié » ancienne que j’ai l’impression de jouer avec eux et que je me permets aussi de les métamorphoser à ma guise. D’ailleurs ma thématique part très souvent de l’intime puis, comme pour Polarité, je saute d’idée en idée comme je traverserai un ruisseau en sautant de pierre en pierre.




J’ai été le roi des animaux, 2020
marionnette de récupération, acrylique, épingles, fil de pêche, chaise haute (bois, métal), pierre serpentine et feuille d’or, 110 x 72 x 117 cm (+ fils)
D’après Cranach, 2020
mine de plomb et crayons à la cire, 21 x 29,7 cm
Les meutes, 2020
casseroles et chaudron en cuivre, bouteilles de gaz, brûleurs, cire d’abeille, œil en verre, dimensions variables

ATW : Quels sont les liens entre les matériaux et les objets que vous utilisez et les thèmes que vous explorez ?

PF : Dans la continuité de la question précédente, je vais prendre l’exemple de la sculpture J’ai été le roi des animaux (2020). Son personnage principal, une grande marionnette de loup récupérée dans une décharge sauvage, trône sur une chaise haute, où il est à la fois manipulé par des fils quasi invisibles et écrasé sous le poids d’une couronne de pierre trop lourde pour lui. Ce loup est à la fois la créature incarnant d’anciennes peurs enfantines et l’enfant-roi déchu, mais il est aussi le « sauvage » qui nous effraie, contraint, au mieux, de vivre aux marges de notre société.

ATW : Pouvez-vous nous donner quelques exemples spécifiques de formes et de matériaux hybrides qui émergent dans vos œuvres récentes ?

PF : Bestia (2020) est une créature dotée d’un pelage de jaguar, issue de l’accouplement de deux tables de chevets, surmontées de livres et d’une pierre de taille, le tout aboutissant à une improbable figure de design. Mais mélanger les raffinements humains et ceux de la nature ne fonctionne pas tout à fait. Pire, l’animal semble blessé, comme si Nature et Culture étaient ici inconciliables. Bestia, à peine apparue, est déjà en danger, peut-être même sur le point de disparaitre, tout va si vite !

Je peux aussi vous parler de Lanceurs d’alerte (2021) où les animaux, présents sous forme de logos sur divers emballages empilés à la façon des personnages animaliers du conte des frères Grimm, Les Musiciens de Brême, servent de facilitateurs à la commercialisation et à la consommation, alors que certains d’entre eux disparaissent dans l’indifférence du plus grand nombre. Rien d’étonnant dès lors, qu’ils crient comme ils le peuvent leur révolte, appelant ceux qui veulent les entendre à la rescousse.

Bestia, 2020
tables de chevet assemblées, livres avec imprimés contrecollés, pierre d’encadrement, cire, huile, feutre noir, métal, 66 x 42 x 123 cm
Lanceurs d’alerte, 2021
emballages et bidon métallique avec logos d’animaux, poêle en fonte émaillée, plaque métallique, batterie, câbles de démarrage, fil électrique, lecteur CD et bande-son (chant d’oiseau ralenti 20 fois), 110 x 120 x 190 cm

ATW : Vos séries sont souvent très différentes sur le plan technique et esthétique. Pouvez-vous décrire brièvement votre approche de la création et ce qui vous conduit à créer ?

PF : Je pourrais répondre que l’animal assure le lien entre mes travaux mais je connais aussi mon besoin d’explorer, de tester, sans doute parce que je n’ai pas eu l’occasion de le faire plus tôt. J’avance par étapes, par paliers qu’il me faut quelquefois du temps pour franchir et acquérir plus de liberté de création, être moins dans la retenue. Je crois que ces différences sont liées à la vie elle-même, j’avance avec ce qu’elle me propose et je lui fais mes propositions en retour. Et je comprends un peu mieux maintenant les mots de l’artiste français Robert Filliou, « l’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art ».

L’année écoulée m’a permis de fonctionner différemment, avec un temps plus long qui m’a été profitable, j’ai retrouvé cette notion de jeu que j’évoquais précédemment : j’aurais presque envie de dire que « Créer, c’est jouer », en tout cas c’est une composante importante et non négociable ! (D’ailleurs, à y réfléchir, « Jouer, c’est créer » fonctionne très bien aussi.)

Là où est l’ écureuil – Blueprint, 2021
tirage contrecollé sur Dibond, 30 x 30 cm, édition de 8 + 2 EA

ATW : À la lumière de la situation mondiale actuelle, y a-t-il des histoires à caractère social, culturel, politique ou environnemental spécifiques dont il vous semble incontournable d’aborder le récit dans votre pratique artistique à l’avenir ?

PF : Non, je n’ai et je ne me donne aucune obligation d’œuvre sociale ou politique. Et surtout pas de façon frontale, pas de discours édifiant sur l’état du monde, pas d’œuvres qui ne sauraient être vues autrement que par le biais de ce qu’elles racontent. J’ai envie que le regardeur soit attiré en premier lieu par la « qualité  plastique » de l’œuvre, qu’il soit intrigué, désorienté et pourquoi pas séduit ? On dirait que la séduction est un mot tabou dans l’art contemporain… Et là, le regardeur sera peut-être prêt à s’intéresser au(x) propos sous-jacent(s) ou, encore mieux, il inventera les siens.

ATW : Pouvez-vous nous parler de vos projets en cours ou à venir ?

PF : J’ai actuellement une exposition personnelle J’ai été le roi des animaux (3-31 juillet 2021) à l’espace d’art La Ligne bleue, en Dordogne, un lieu magnifique où l’artiste Jean-Jacques Payet et l’association Athéna font un travail remarquable depuis de nombreuses années pour promouvoir l’art et les artistes contemporains. A la mi-juin, j’ai également été sélectionné pour participer aux Rencontres Artistiques de Carré sur Seine (Boulogne-Billancourt), avec un programme de 3 jours de rencontres professionnelles, qui m’a permis de nouer des contacts intéressants. Sinon le travail continue, des commandes animalières en marbre à finir, un retour vers la peinture à la cire et le dessin sous toutes ses formes, et des vacances en point de mire, les artistes n’y sont pas indifférents eux non plus !

ATW : Pour conclure, pouvez-vous nous raconter une brève histoire qui vous a inspiré la création d’une série ou d’une œuvre spécifique ?

PF : Je vais faire une infidélité à « l’ami animal » et parler d’un ami humain, l’artiste lotois Luc Laumet. C’est juste l’histoire classique d’une visite agréable et d’un bon repas qui engendre une bonne idée. L’idée de nous lancer, le 14 décembre 2016, dans une correspondance dessinée très libre qui nous a permis de réaliser et d’échanger durant une année un total de 260 dessins, donnant lieu à 6 séries distinctes. Dessins croisés 1+1+1+1… (2016-2017), puisque c’est le nom du projet, fut une expérience stimulante, riche et exigeante qui m’a beaucoup apporté et à laquelle je pense régulièrement avec tendresse.

https://pierrefauret.com/dessins-croises/


L’exposition actuelle de Pierre Fauret, J’ai été le roi des animaux, à La Ligne Bleue à Carsac-Aillac (24), se tient du 3 au 31 juillet 2021. http://artslalignebleue.fr

Pour en savoir plus sur l’œuvre de Pierre Fauret, veuillez consulter le site Web et le portfolio de l’artiste : https://pierrefauret.com/ et portfolio 2020-2021

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